Patrick De Wever, l’homme qui façonne les paysages du Tour

Chaque été, derrière les commentaires de Franck Ferrand sur les paysages traversés par le peloton se cache un homme : l’Étampois Patrick De Wever, géologue émérite au Muséum national d’Histoire naturelle, qui rédige bénévolement le fascicule qui nourrit ces quelques secondes d’antenne.

Quand on lui demande son rapport au cyclisme, Patrick De Wever sourit.
« À 6 ans, on me demandait ce que je voulais faire plus tard. Je répondais soit que je voulais devenir clown ou coureur cycliste », raconte-t-il. Il n’a jamais vraiment choisi : il aimait faire le clown, il aimait le vélo, mais n’a finalement été qu’un cyclotouriste. L’homme qui, depuis onze éditions de la Grande Boucle, glisse de la science dans les oreilles de plusieurs millions de téléspectateurs du Tour de France, n’a jamais couru une seule étape.
Tout est parti d’une scène entendue à la télévision, il y a une douzaine d’années. Jean-Paul Ollivier, le commentateur de l’époque, s’arrête, sans trouver ses mots, devant des maisons rouges de Collonges-la-Rouge, un petit village de la Corrèze. Patrick De Wever, lui, sait exactement de quoi il s’agit : ce grès rouge, c’est celui des Vosges, déposé il y a 250 millions d’années, à une époque où les continents actuels étaient encore soudés les uns aux autres. Et personne pour le dire.

« Mieux vaut parler d’herbe, de vaches, de fromage, de châtaigniers, et laisser la science s’installer toute seule. »

« La géologie, c’est un peu comme un livre en chinois si on ne connaît pas le chinois, ça paraît inutile », résume ce géologue au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. C’est de ce constat qu’est née l’idée du fascicule : un livret préparé chaque année, étape par étape, pour expliquer ce qui se cache sous la route du Tour. Les débuts ont été laborieux. Transmis d’abord via les canaux du Muséum, le document a longtemps peiné à trouver sa place dans les commentaires de France Télévisions – quelques essais trop techniques, mal repris, presque inaudibles à l’antenne – avant que Franck Ferrand, historien et commentateur culturel de la course, ne s’en empare et trouve enfin le bon ton. Écrire pour la télévision, ça n’a rien à voir avec écrire pour des géologues. Patrick De Wever a dû désapprendre une partie de son propre métier pour se faire comprendre. Sa règle : s’adresser à sa grand-mère.

La méthode grand-mère

« Elle ne connaît rien au sujet, mais je l’aime bien, et j’ai envie qu’elle comprenne », explique-t-il. Plus de mots savants, plus d’explications qui durent : le fascicule, qui comptait autrefois une centaine de pages, tient désormais en une page par étape, pensée pour quelques phrases dites en direct.
Sa consigne la plus surprenante, peut-être : ne jamais prononcer le mot ‘‘géologie’’. « Il fait fuir avant même d’avoir rien expliqué, dit-il. Mieux vaut parler d’herbe, de vaches, de fromage, de châtaigniers, et laisser la science s’installer toute seule. » Une étape sur un plateau humide devient ainsi l’occasion d’expliquer pourquoi l’herbe y pousse si bien et pourquoi les vaches y paissent avant que, quelques kilomètres plus loin, le paysage ne bascule sur du granite, où les châtaigniers prennent le relais.

Quand la roche se mange

C’est dans cette logique que la géologie devient, sous sa plume, une affaire de goût autant que de paysage. L’exemple qu’il préfère : le Roquefort. Il doit tout au calcaire du Larzac, qui nourrit une herbe particulière, qui nourrit elle-même des brebis, dont le lait est transformé en fromage et affiné dans des caves naturelles où la circulation de l’air, propre à ce type de roche, favorise les moisissures qui lui donnent son goût. En Normandie, c’est l’argile, plus humide, qui façonne d’autres pâturages, nourrit des vaches plutôt que des brebis, et aboutit, par un chemin différent, au camembert. Deux fromages, deux roches.
Ce travail, mené seul chaque année pendant un mois et demi, sans aucune rémunération, Patrick De Wever continue de le distribuer largement par conviction plus que par calcul. Il est persuadé qu’une poignée de secondes glissées dans un commentaire sportif, multipliées par des millions de spectateurs, peuvent faire plus pour la science qu’un cours magistral. Onze fascicules plus tard, beaucoup de téléspectateurs n’ont sans doute toujours pas réalisé qu’on leur faisait, eux aussi, un peu de géologie sans le dire.

Cyclisme : 113e édition du Tour de France du 4 au 26 juillet 2026

Jérémy Andrieux

Jérémy Andrieux
Jérémy Andrieux
Journaliste sportif pour le Républicain de l'Essonne.
Nous n'avons pas pu confirmer votre inscription.
Pour terminer votre inscription, veuillez cliquer sur le bouton reçu par mail. Pensez à vérifier vos indésirables.

Newsletter

Tous les jeudis, reçevez nos articles directement dans votre boîte mail.

A lire également :

Contenu réservé à nos abonnés